«an deiner statt» (2012)

Pressestimmen


Anicée Willemin

Nawdar


Je vis à Lucerne, depuis bientôt quatre années maintenant.

Je viens du Kurdistan iranien, de la province de Kermanshah, située à la frontière avec l’Irak et avec le Kurdistan irakien. Mon père était un adhérent du Parti Démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). Depuis 1979, nous avons dû fuir au Kurdistan irakien. Trois ans après, nous sommes arrivés au sud de l’Irak, près de la capitale de la province de Al-Anbâr, Ramâdi, à la frontière avec la Jordanie. Dans le très grand camp du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) où j’ai vécu, Al Tash, de nombreux réfugiés kurdes d’Iran ont vécu avec nous. Dès 1991, je suis retourné au Kurdistan irakien, j’étais membre du parti d’opposition, puis je suis devenu militaire. J’ai résidé par la suite dans un autre camp du HCR, dans la province de Souleymania ; le HCR m’a délivré une carte authentifiant ma situation.

Il y a quatre ans, j’ai fui par la Turquie à bord d’un camion. Je suis arrivé à Lausanne, le 27 octobre 2008. La police m’a escorté à l’hôtel. Le lendemain, on m’a donné un billet et on m’a emmené à Vallorbe : j’y suis resté trois jours. Puis, avec de nombreux autres réfugiés, on nous a transportés à Bâle. Le 13 novembre, je suis arrivé à Lucerne.

Maints allers-retours d’interviews et de demandes en tout genre émanant de l’Office fédéral des migrations (ODM), pour statuer sur mon sort.
Maintes quêtes de documents qui attestent de mon statut de réfugié politique.
Je n’ai obtenu aucune réponse légitimant mon sort.

Le 24 juillet 2011 : lettre comme un couperet, sentence – on me disait que je devais quitter la Suisse. Je recevais une réponse. Une réponse négative. Une dizaine de jours après la réception de cette réponse de l’ODM, j’ai reçu une lettre de l’administration fédérale, et neuf jours après, je recevais une troisième lettre du service des migrations du canton de Lucerne. Cette dernière lettre confirmait que je devais partir dans le mois, d’ici au 11 août 2011. Dans les trente jours. Ne me restaient donc « plus » que quatre jours pour faire des démarches. Pour m’opposer à cette décision. Dans mon pays, ceux qui sont renvoyés sont mis sous pression, sont pourchassés. Ils sont emprisonnés, après avoir vécu un procès déloyal. Ils sont même tués, et cela ne manquerait pas de m’arriver. À moi aussi.

L’on veut que je parte pourtant. L’on veut que je m’en aille. L’on veut que je parte et que je m’en aille alors que je suis promis à la persécution et à la possibilité de ma mort.

Je me suis rendu ensuite au siège genevois du HCR. L’administration m’a dit qu’ils allaient jeter un œil sur les documents et que je devais leur donner mon numéro de portable. Je n’ai pas reçu de réponse. Même si je n’en reçois pas plus à l’avenir, j’espère que mon droit à l’asile sera reconnu.

Et j’attends.

J’ai beaucoup de temps. Devant moi, toujours beaucoup de temps.

Vivre en tant que réfugié, c’est difficile à plusieurs niveaux.

Quand tu ne peux pas parler suffisamment correctement, c’est dur de te faire comprendre, de t’expliquer, de te justifier, de justifier la véracité, l’authenticité de tes documents. Pas de falsification, non ! Tu dois toujours expliquer le pourquoi de ton existence. C’est très difficile pour un être humain. Je ne peux rien faire ici. Je suis sans travail. Surtout, je ne peux pas prétendre travailler. Je ne peux rien posséder. Même posséder quelque chose de basique, comme un couteau, m’est difficile. Tout ce qui relève de la vie courante pour toi est un problème pour moi. Ne pas me plaindre.

Même si je n’ai presque pas de présent et encore moins d’avenir.

Les services sociaux nous donnent un bon de dix francs par jour. Je peux le changer à la Coop seulement. Il n’y a pas de retour en monnaie. Tu n’as jamais d’argent entre les mains. Si tu es fumeur et que tu achètes un paquet de cigarettes, il ne te reste que trois francs pour manger. Je ne fume pas, mais j’ai l’impression de ne rien pouvoir faire. Heureusement qu’il y a la bibliothèque, mon havre de connaissances, tant par Internet que par les livres, même s’il n’y a pas de livres dans ma langue. Je peux lire les journaux et des livres en allemand et la presse sur Internet dans ma langue, en kurde. Je lis aussi le persan et l’arabe. Je peux ainsi découvrir des nouvelles fraîches de mon pays. Je suis passionné par la géopolitique. J’ai beaucoup de temps.

J’ai essayé plusieurs fois de créer du lien avec la population suisse. Par moments, je les trouve froids, un peu racistes. Ils me regardent avec un sentiment de honte dans les yeux. Je me sens, à leurs yeux, comme un être malfaisant. Je ne suis pas pris en considération. Je ne m’en plains pas. Ne jamais se plaindre. Ne jamais me plaindre. Comprendre. Ce n’est peut-être pas si vrai que ça. Ils ont leur vie, remplie, et moi, j’ai du temps à ne pas savoir qu’en faire. Les comprendre. Attendre. Et, pour tromper l’attente, lire. Lire, lire et lire encore. J’ai beaucoup de temps.

J’habite dans un appartement - un salon, une cuisine, une chambre avec deux lits - avec un autre demandeur d’asile. J’y vis, mange et dors avec un homme qui vient du Pakistan. Nous nous entendons bien, il est très sympathique. J’ai vécu avec beaucoup de personnes différentes. La propreté est très importante pour moi, et aussi pour mon compagnon de chambrée. D’où je viens, la propreté est une valeur essentielle. Avant, j’ai vécu avec des personnes pour qui cela ne l’était pas. Je suis très content de partager cette valeur avec la personne avec qui je vis.

Pour moi, cela ne fait pas de différence que tu sois kurde ou arabe, musulman chiite ou sunnite. La religion ne devrait pas être discriminante. Le Printemps arabe me laisse croire en de vrais espoirs. Le processus démocratique prend du temps ! Le régime doit changer, pierre après pierre, lentement. Chaque révolution a besoin pour son édifice de l’aide extérieure, mais d’une aide politique !

Cela fait maintenant trente-trois ans que je n’ai pas revu mon pays. Je me demande ce qu’il est intimement devenu.

J’ai beaucoup de temps. Devant moi et encore plus derrière moi.


Anicée Willemin vient d’un petit village jurassien ; et est et devient ce qu’elle est en train de devenir, cabriolant à travers prés et écriture verdoyants.




Pressestimmen


Alle Texte als ZIP-Archiv herunterladen




© https://kunst-und-politik.ch/  |  Impressum  |  Zum Seitenanfang