ENCORE ET TOUJOURS LA SUISSE!

A l’occasion de la célébration du 1er août

Curatrice: Ruth Schweikert

A l’occasion du 1er août prochain, les artistes ont décidé de donner de la voix – leur voix, diverse et multiple – sur la Suisse d’aujourd’hui. Les artistes sont en effet préoccupés par la situation de la Suisse sur le plan national et international, par le fossé entre la perception que le pays a de lui-même et sa véritable situation dans le monde.


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Sylviane Dupuis

[Sans titre]

Rien ici ne peut être transformé, lançait Ramuz en 1937. Il s’agit de replier les ailes qu’on peut avoir : nous sommes dans une volière. Tout aussi radical, Dürrenmatt, il y a vingt ans, en pleine affaire des fiches et devant Vaclav Havel et un parterre d’officiels, comparaît la Suisse à une prison consentie par tous. En dirions-nous autant en 2010 ? Et l’écrivain post-moderne de ce millénaire commençant se sent-il toujours prêt à se servir des mots et de sa langue pour secouer ses compatriotes quand il le juge bon, les réveiller par une image forte, ou déranger leur confort ? Il y a deux ans, il semblait bien que non, lorsqu’une ironique « lettre ouverte à Monsieur B. » raillant la sinistre campagne de l’UDC et les délires de toute-puissance de son chef me valut de comparaître devant mes pairs pour répondre de ce geste incongru : le silence des écrivains était alors assourdissant, et l’engagement qualifié d’« automystification » (Selbstmystification)… 

Mais on dirait que la Suisse a changé. En chassant M. Blocher, elle a osé tuer le Père. Et la voilà de plus en plus européenne, rejoignant de gré ou de force les normes et les usages de nos voisins. Ses étudiants et ses artistes voyagent dans le monde entier et s’expriment en anglais ; ses écrivains situent leurs fictions en Californie ou au Rwanda ; bref, comme les autres , les Helvètes sont devenus des électrons libres enjambant allégrement les frontières, prenant l’avion pour un rien et communiquant tous azimuts… 

Pourtant, ce qui peine à se transformer c’est, justement, la conscience politique. Si nous sommes en passe de devenir des citoyens du monde de demain, les dirigeants que nous élisons ou laissons gouverner (à une ou deux exceptions près) sont, eux, restés des citoyens d’hier et de « bons élèves » sans professionnalisme ni culture politique suffisants, des gestionnaires sans vision, sans audace (jusqu’à la mauvaise foi) et surtout : sans idées. Pire encore : lorsqu’on apprend que le scandale des fiches renaît et qu’en vingt ans nous n’avons pas changé, il y a de nombreux jeunes Suisses pour déclarer que cela ne les dérange pas d’être fichés – le plus souvent illégalement – ou que d’autres le soient, si c’est pour « garantir la sécurité »… 

Devant tant de passivité, quel «engagement » est encore possible pour l’écrivain ? Celui de la littérature. Et aucun autre. La littérature est LE POLITIQUE. Et n’en déplaise à certains, je continue à croire que nos mots, tous nos mots : ceux du poème, ceux du roman, ceux de la scène comme ceux du manifeste, sont des actes ; qu’eux seuls nous légitiment. Et que moins que jamais, nous n’avons droit au silence. 


Sylviane Dupuis (1956), Prix des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre en 2004, a publié de nombreuses pièces de théâtre traduites et jouées en plusieurs langues, six livres de poésie, et des essais. Elle enseigne à l’Université de Genève et préside la MLG (Maison de la littérature à Genève).
 

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