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«à ta place» - Art et politique

«à ta place» (2012)

Vingt-neuf autrices et auteurs suisses, toutes générations et toutes origines régionales confondues, viennent de rencontrer des personnes recevant l’aide d’urgence, des sans-papiers ou des requérants d’asile dont la demande a été rejetée. Ils ont prêté oreille à leur histoire et, aujourd’hui, leur donnent une voix. Ils parlent «à leur place».

Avec un texte «bonus» de Sabine Wen-Ching Wang.


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L'dition imprime de ces textes est parue en 2013 aux Editions d'en bas
ISBN 978-2-8290-0458-2

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Revue de presse


Nathalie Chaix

Eda


Je suis Eda. J'ai trente-deux ans. Je suis arrivée en Suisse le 19 mai 2009. J'ai quitté la Turquie, parce que mon mari a décidé de venir ici. Je ne connaissais pas la Suisse. Nous avons pris un vol pour la Hollande, de là nous sommes passés en Allemagne. Mon mari a déchiré tous mes papiers : carte d'identité, passeport, permis de conduire, et trois mois plus tard, il m'a imposé de demander l'asile en Suisse, lui est resté en Allemagne. J'ai tout d’abord passé quarante-cinq jours en centre à Bâle avec mon fils alors âgé de quatre ans et demi. Enceinte de plusieurs mois, j'avais des baisses de tension. Les conditions étaient difficiles : nous étions quatre femmes par chambre. Nous pouvions à peine sortir. Ensuite, j’ai été transférée au foyer des Tattes à Vernier le 2 juillet 2009. C’est là que j’ai accouché de ma fille. L'Office cantonal de la population m'a donné des « papiers blancs », c’est-à-dire une attestation de délai de départ qu'ils renouvellent, parfois pour deux jours, parfois pour un mois. Lors d’un renouvellement, ils m'ont même menacée de me couper les vivres. Avec ce papier, je ne suis pas autorisée à exercer une activité lucrative. C'est très dur : j'aimerais apprendre et je ne peux pas. Apprendre le français correctement, faire des stages, trouver un emploi ; tout est bloqué pour moi. Nous vivons ici depuis trois ans, d'abord dans le bâtiment H, et maintenant dans le bâtiment A. Au bâtiment H, quelqu'un a jeté un mégot de cigarette et il y a eu un incendie. Le bâtiment C a également brûlé à cause d'un radiateur. Des hommes ont dû sauter par la fenêtre depuis le quatrième étage pour échapper aux flammes. Au bâtiment A, avec mon fils Ibrahim qui a maintenant sept ans et demi et ma fille Melissa de deux ans et demi, nous disposons de deux chambres. La cuisine, la salle de bains et les toilettes sont à partager. Aujourd'hui, j'ai tout nettoyé parce que c'est très sale. Des rasoirs, des cigarettes et des déchets traînent partout. Je redoute cet environnement pour mes enfants. Au bâtiment des célibataires, il y a de l'alcool, de la drogue. Les gens font du bruit très tard, mettent la musique fort, les voisins ne veulent pas faire le ménage. Mon fils est très triste d'habiter ici et rêve d'une maison avec un jardin pour nous trois. Nous vivons avec 690 francs par mois. Ce n'était pas suffisant quand ma fille était bébé et que je devais acheter ses Pampers et ses vêtements. J'attends la décision de Berne pour l'attribution d'un permis depuis un an et demi. Sur place, j'ai dû répondre à 286 questions. Et depuis, je patiente. C'est long et épuisant. Surtout, je ne peux rien faire. À Batman, en Turquie, ma mère m'a forcée à quitter l'école avant mes onze ans. Chez nous, c'est comme ça. Je gardais des enfants et j'ai appris la couture. Nous sommes sept, quatre filles et trois garçons. Je suis l'aînée. Ma mère insistait pour que je marie. Je disais : non, non, non. Mais à vingt-trois ans, j'ai fini par accepter. Je ne connaissais pas mon mari. Mes parents ont décidé ; là-bas, c'est la famille qui choisit. J'étais obligée. Après quelques années, nous avons eu un fils. Puis ce fut le départ pendant ma seconde grossesse. Maintenant, nous sommes séparés. Si je n'obtiens pas mes papiers et que je dois rentrer en Turquie, je vais perdre mes enfants, car ce sont les parents de mon mari qui vont les prendre. La vie des femmes séparées est un calvaire dans mon pays. Mon père est décédé, mais je suis en contact avec ma mère, mes frères et mes sœurs, bien que le téléphone coûte très cher. Je n'ai aucune famille à Genève. Heureusement, je suis soutenue par l'aumônière et les gens de l'Agora. Le 23 juin, nous avons manifesté à Berne contre le durcissement de la loi sur l'asile. Je suis également aidée par une psychologue qui m'a mise en contact avec une de ses proches, avocate – Madame Olivia – qui fait beaucoup pour moi. J'ai quelques amies. Suisse, kurde ou arabe, peu importe. Si les personnes sont gentilles, moi aussi je suis aimable. Ce qui est pénible, c'est quand elles obtiennent leur permis et déménagent. Les voir partir est douloureux et nous renvoie à notre propre situation d'attente. Pourtant, je suis une femme courageuse. Je vais à Camarada pour améliorer mon français. Mon fils n'a pas de retard à l'école. Je lui apprends le respect. Dans ma tête, il y a beaucoup de choses bien. J'aimerais que mes enfants aillent à l'Université. Que mon fils devienne médecin. Je rêve. Je rêve de pouvoir prendre un appartement avec mes enfants, je rêve de pouvoir travailler, je rêve de pouvoir me déplacer, d’aller en France ou en Italie, je rêve de pouvoir emmener ma famille en vacances. C'est mon rêve.


Nathalie Chaix vit et travaille à Genève. Après des études en communication et en histoire de l'art, elle a collaboré plusieurs années au sein du Département de la culture de la Ville de Genève, notamment dans des institutions muséales. Elle dirige aujourd'hui le Service des affaires culturelles et de la communication de Carouge.

Son roman, Exit Adonis, lui a valu le Prix Georges-Nicole en 2007.
Il y a toujours un rêve qui veille, son deuxième roman, et Grand nu orange, son dernier opus librement inspiré de la vie du peintre Nicolas de Stäel, questionnent l'amour et la création.




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