«à ta place» (2012)


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L'dition imprime de ces textes est parue en 2013 aux Editions d'en bas
ISBN 978-2-8290-0458-2

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Revue de presse


Sylvain Thévoz

Crucifixion de Juda


Certains disent qu’il s’appelle Mickaël, mais c’est faux. Il s’appelle Juda, enfin, c’est ce qu’il dit. Il faut le croire. Son nom de famille ? Inconnu. Il erre dans la ville. Je le vois souvent dans un parc, assis sur un banc, deux sacs noirs à ses pieds. Il se parle à lui-même, en anglais, toujours aux aguets, c’est un contemplatif. Il est intelligent et prudent, de cette prudence éveillée des bêtes fauves. Je l’ai approché une fois dans la rue, maladroitement. Je lui avais tendu la main pour le saluer, il l’a regardé comme un animal étrange, sans la prendre ni la serrer. Je suis resté suspendu dans le vide, main ouverte. Depuis, j’avance vers lui sur la pointe des pieds et parle doucement. C’est ainsi, depuis des mois, au hasard de nos trajectoires. Je l’approche pour l’apprivoiser et m’en rendre familier. Il me fuit ou me sourit, c’est selon.

Cet hiver, il s’est approché d’une église. La pasteure lui a offert l’asile. Il y a dormi 6 mois au chaud. Avec le retour des beaux jours, ça ne pouvait plus durer, il a dû filer. Maintenant, il stationne à la rue, autour de l’église, assiste parfois aux cultes. Souvent, il reste à l’extérieur, à la limite sur le seuil. Personne ne fait grand cas de lui, et lui non plus.

Juda est au sens vrai du terme un sans papiers. Il n’a aucunes pièces pour prouver son identité. Ses pieds sont gonflés, cornés, de ceux qui bougent sans cesse. Lorsqu’il dort dans les parcs, on lui fait des injections par la tête. Il soulève son pantalon, ses mollets sont gris, parcheminés. Comment est-il arrivé là ? A la police, à l’hôpital, personne ne sait rien. Il fait parler son corps en son nom, à sa place. Il est dans la rue comme transparent. Le système peut l’oublier tant qu’il ne demande rien, n’embête personne, ce qu’il fait, consciencieusement.

Il a confiance en moi. Parce que je ne le contredis pas ? Il me flaire et pour l’instant : il me sent bien. Tout ce que je sais de lui, c’est sa parole à demie-folle qui me l’a appris. Juif marocain, 57 ans, il avait une femme et des enfants en Angleterre, une maison à Genève, mais les mafias l’ont saccagé et ont volé son passeport. Pas de famille ni d’amis ici, non. D’ailleurs, même s’il en avait, les mafias l’empêcheraient de la contacter. Ils savent comment couper les fils, toutes les communications. Il n’a ni puces, ni cartes, pas de téléphone, ne laisse aucunes traces. Pas d’argent, ni d’assurances, il vit de ce que les gens lui donnent, sans soucis apparent du lendemain. Pourquoi s’en préoccuper? Les mêmes mafias règnent partout. Il n’y a de la place pour lui ni ici ni là-bas, alors autant se faire petit, rester discret jusqu’à l’oubli. Il sait où se tiennent les monstres et mieux vaut un ennemi connu que caché. Parfois, il se barricade dans les toilettes pour se protéger des bêtes. Personne ne pourrait le sortir de force de là. Enfin, peut-être une poussée de trois tonnes. Alors il bloque la poignée avec un manche de pelle. Monsters monsters monsters are everywhere.

Il dit : tu vois le nuage là-haut, c’est la fumée des corps que l’on brûle vivant, tu vois ? L’autre nuage plus loin, c’est les quarante mille personnes d’un camp. Il y a des fours rue du Rhône, à Manhattan, sur la cinquième, septième avenue, New-York. Dieu m’a fait un rapport ce matin : sept mille cinq cents personnes ont été gazé par les unités de la marine commandées par l’Iran et le Hezbollah. Les mafias prennent les gens dans la rue, au hasard, les désossent. Aujourd’hui ça peut être toi, demain ce sera moi. Mais Dieu brûlera tous ceux qui ont servis les mafias : les soldats, les commandeurs, les policiers et les douaniers, tous. Les monstres sont toujours à l’étage supérieur. Ils droguent les enfants, leur font prendre du viagra et les assoient sur leurs verges. Si tu ne fais pas attention, ils te feront prendre à toi aussi du viagra et tu deviendras leur esclave sexuel. Les soldats m’ont arraché le radio-émetteur que j’avais dans le ventre. Ils m’ont remis dans la nature contre rançon après trois jours de détention. Je dors dans une cabine téléphonique. Des bateaux de guerre tirent au ciel pour activer les fumées des cadavres. Mais Dieu coulera ces bateaux. Dans la méditerranée, il y a un cimetière de sous-marins et de navires, plus de cent bâtiments. Dieu éloignera les nuages. Il soufflera les vents pour nous protéger des cendres mortifères et les mafias brûleront en enfer.

Pourquoi je ne retourne pas en Israël ? Ici, je suis seul, mais je vis bien. Tant que l’on ne me voit pas, je peux disparaître à petit feu, slowly slowly, c’est okay. Et puis Israël c’est pire qu’ici, il y a beaucoup de crimes et de violences. Mafias mafias mafias are everywhere.

Juda fou immigré survivant des camps bête juive enfant abusé psychotique orphelin poète fugitif traître parasite salaud victime pervers Juda homeless mystique sans travail sans papier apatride Juda crucifié, enculeur de catégories.


Sylvain Thévoz, Né en 1974 à Toronto, Sylvain Thévoz a réalisé son master en théologie («Oublier Alzheimer») à l'université de Genève après des études d'anthropologie à Montréal et Bruxelles.
Conseiller en action communautaire, il est attaché à la portée sociale et politique de l'écriture qui reste pour lui «l'espace d'une transformation intérieure, 'le geste dernier d'une présence'».
Il collabore à la revue Hétérographe, revue des homolittératures ou pas: ainsi qu'à la revue culturelle Choisir. Il a publié de nombreux poèmes dans des revues (Triages, Revue des Belles lettres, remue.net, la grange des poètes, recours au poème...)


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