«à ta place» (2012)


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L'dition imprime de ces textes est parue en 2013 aux Editions d'en bas
ISBN 978-2-8290-0458-2

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Revue de presse


Thérèse Moreau

Amelia


Souvent je me dis que j’aurais dû rester là-bas et ce, malgré la guerre et les dangers. Je serais peut-être morte et cela serait bien. Je n’existerais plus, n’aurais plus ni soucis ni angoisses. Puis je regarde mes deux magnifiques enfants et je sais que j’ai pris la bonne décision. L’une ne serait jamais née, l‘autre aurait certainement été tué dans les conflits interethniques. Mes enfants ont le droit de vivre, j’avais donc le devoir de fuir. Je m’ennuie de mes parents. Jamais je ne reverrai mon père qui est décédé cette année. Sans papiers, je ne puis sortir du pays et où aurais-je trouvé l’argent ? Ma mère, mes frères, mes sœurs me manquent.
Cela fait presque quatre ans que je suis arrivée en Suisse avec mon fils, et ne nous y trompons pas, je suis reconnaissante à celle-ci de m’avoir accueillie, d’avoir permis à mon fils de ne pas connaître les horreurs de la guerre mais je ne comprends pas pourquoi, puisque que je suis ici, on me traite ainsi. On m’a refusé le statut de réfugiée alors que je n’ai pas menti sur les raisons qui m’ont menée jusqu’ici. J’ai fait appel et dois donc recommencer toute la procédure.
Ici c’est un peu chez moi aujourd’hui. Ma fille y est née et même si naître en Suisse ne donne pas automatiquement la nationalité cela devrait compter pour quelque chose. Et puis ici mon fils va à l’école, il travaille très bien et est dans les premiers ce qui est très important pour nous en Afrique.
Actuellement je vis dans un petit appartement avec mes deux enfants. C’est grâce, si on peut dire, à l’accident que j’ai eu au foyer de l’Evam. Ce fut comme une bénédiction car vivre dans ces foyers c’est l’enfer. On ne peut pas imaginer ! En Afrique nous sommes pauvres mais nous sommes propres. Dans le foyer de Bex comme celui du Simplon, on est surprise de l’absence d’humanité. Femmes, enfants, hommes sont mélangé-e-s. On y fréquente des dealers, des délinquant-e-s. Les lieux communs que sont la cuisine, les douches, les toilettes sont les lieux des dangers. Je courais dans les corridors avec mon fils car j’avais peur pour lui et pour moi. Il n’y a pas assez de toilettes et les gens sont malades ou ont des besoins pressants alors, quand on entre dans la douche, le spectacle et l’odeur sont tels que l’on fuit. Ce sont les mêmes conditions qu’en prison y compris en ce qui concerne la garde avec les Sécuritas. Ceux-ci, non seulement, vérifient que nous sommes bien admises au foyer, mais peuvent entrer dans nos chambres de nuit comme de jour. D’ailleurs le foyer du Simplon à Lausanne a été fermé en 2009 pour être transformé en prison.
A Bex lorsque j’ai dû accoucher de ma fille on m’a emmenée à l’hôpital d’Aigle mais personne ne s’est préoccupé de mon fils. Heureusement la solidarité entre femmes africaines est forte et elles se sont occupées de mon fils, comme elles l’ont fait après mon accident et mon hospitalisation avec mes deux enfants. De toute façon je ne suis plus maîtresse de moi-même et dépends de la bonne volonté de tout le monde. Bonne volonté de l’assistante sociale qui doit m’expliquer ce que je dois faire pour la facture médicale de mon accident. Au foyer de Bex le sol avait été savonné et j’ai glissé et me suis faite une très grave fracture. Apparemment je n’ai pas respecté le protocole et l’Evam refuse de payer la facture. Mais personne à l’hôpital ne m’a dit qu’il y avait un protocole à suivre et j’ai même écrit à l’Evam pour leur expliquer et m’excuser mais rien à faire. Comment payer une facture qui prendrait les deux tiers de ce que je reçois par mois ? Je dépends aussi des bénévoles, de l’Evam (Etablissement vaudois d’aide aux migrants) pour les 750 francs que je reçois par mois. Je voudrais pouvoir travailler car, pour le moment, je ne peux acheter que le nécessaire quand j’ai payé le lait et les couches de la petite, il ne me reste plus grand chose.
Notre nourriture se compose avant tout de pain et de pâtes. J’ai pris vingt kilos depuis que je suis ici. Ces kilos sont dus à ma façon de manger mais aussi à mon inaction, à mon angoisse permanente. J’aimerais pouvoir faire de la cuisine de mon pays mais les légumes sont trop chers. De toute façon j’évite d’aller faire des courses dans les grandes surfaces car on est trop tentée et je n’ai pas assez d’argent. Je n’ai pas non plus assez d’argent pour acheter des vêtements neufs et les miens sont troués. J’ai honte quand je sors promener mes enfants et que je vais au parc. Pourtant je ne peux pas les laisser enfermé-e-s tout le temps.
Mon rêve, outre un permis, c’est de trouver un travail. Je sais que je devrais rembourser ce que la Suisse a dépensé pour moi et que 10% de mon salaire ira à la Confédération mais être seule, sans travail, presque toujours enfermée me rend folle. En Afrique je faisais un peu de commerce, je me débrouillais, ici je ne suis pas une véritable personne.
Sous peu je vais être convoquée au SAJE (Service d’Aide Juridique aux Expatrié-e-s) et je ne peux m’empêcher d’espérer. Oui, on va comprendre ma situation, oui les gens seront pleins de compréhension et je vais avoir un visa pour moi et mes enfants. Sinon…mais je ne peux pas, ne veux pas y penser.


En Suisse depuis 1981, Thérèse Moreau se consacre désormais majoritairement à l’écriture et est l’autrice de différents ouvrages dont Le Sang de l’histoire (Paris: Flammarion, 1982), Amanda ou ce fruit maudit de vos entrailles (Genève: Métropolis, 1988), Le Grand Livre des Recettes Secrètes ( septembre 1997, Genève: Métropolis)). ). Féministe et pacifiste elle a participé et animé divers groupes comme les Femmes de la Palud et les Femmes pour la paix. Ces deux derniers groupes ont été particulièrement actifs envers les réfugié-e-s Bosniaques rapatrié-e-s en Suisse par la Croix Rouge lors de la guerre en ex Yougoslavie.


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