Sylvain Thévoz


Le dernier dodo

Quand les camps se sont ouverts/ Ils ont dit : « C’est la liberté qui rentre »/  Le camp allait au monde/ Ronces d’Auschwitz chiendent de Birkenau/ Les briseurs de grève sont venus/ Ils vivent seuls mangent peu savent serrer les poings/ Ils cousent des étoiles sur les ventres des mères.

Il avait une jolie jolie femme blonde/ Comme il se doit/ Cinq enfants bons ballons/ Cultivait fraises framboises haut gazon/ Fertilisés PH aux potasses humaines / Rouges bouches/ Il balisait les possibles des siens/ Rudolf Höss gardien du camp/ Chantait Wagner sous sa douche.

Racines cailloux/ Les victimes portent un numéro brisé/ Disent figurines mannequins/ Leur pesanteur est la poussière/ Elles évitent les regards taisent des mots/ Posent pansements pensées plaies/ Ecrivent sur des épluchures de pommes/ En cachette des signes secrets/ Avant, crues, de les croquer.

Les bourreaux : état civil boulanger peintre/ Tuent jusqu’à perdre la honte/ Rien ne peut les sauver/ Du regard intérieur tenant compte des silences / De tous les morts de la morgue / Les enfants jouent dans la cour d’école/ Se tapent dans les mains/ Tu ne sépareras pas l’alliance.

Avec les corps / On fabrique du savon/ Des toiles des cheveux / Des bâches des tibias/ On fabrique des fabriques / Une mort de vie/ Trou noir gelée de myrtilles/ Dans des cuillères tordues/ La luminescence des fours.

Ni dominé dominant/ Ni voix ni chiffre/ Pourquoi refuser?/  L’homme  monte dans le train / Des six heures en retard/ Composte son billet tourne la tête/ Il râle parce qu’il devra s’arrêter à Lausanne/ Voir, cela lui échappe complètement/ Les wagons plombés en queue de train.

L'amour comme la haine est une habitation large/ On y loge le ciel et terre/ Tous les sourires à la rue toutes les peines/ On y entre sans rage/ en ressort lavé/  Indemne autrement qu’un autre/ Frontière gardée de l’est/ Frontière gardée de l’ouest/ Aujourd’hui, jour d’élection / Je ne me lève même pas/ Je préfère me prélasser.

Plus le sentiment de sentir rien non/ Indifférent au ressenti-toucher-dire/ Demande de couvertures de cocons/ La caresse une main/ S’avoir où s’arrête commence/ Le lien  /Les projecteurs, les coups/ Les lames de rasoir/ Enfin je me responsabilise pour en finir.

Angoisse sans nom/ Rien de trop rien de plus/ Une ligne et trois chiffres/ Prison de Champ-Dollon/ La course dans les prés une fosse/ La nuit canif en poche/ Entortiller les pleurs/ Au fil du long sifflet de fer/ L’arbitre valide l’arrêt du match de foot/ Et la foule se lève.

Reprendre sol/ Racines emplacement / Aller d’ici là-bas le vers / Savoir sa stèle l’oublier / Hors l’action des nuages/ Nos morts ont migré/ Bancales nos âmes / Récitent kaddish/ En avant en arrière.

Le cœur : arrêté/ L’imaginaire : fracturé/ La marche : brisée/ L’état général : d’apparence/ On travaille on bouge on se marre pourtant/ Aux yeux du monde nous sommes les gagnants/ Les gros gras gagnants qui actionneront les fours / Mais cela n’arrivera pas ici/ Non, cela ne se peut pas/  Maintenant, avant d’aller dormir encore/ Un dernier petit film sur le sofa/ Et après : dodo. 

Genève, juillet 2011.




 




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