Heike Fiedler


… cité

Chaque premier mercredi du mois, elle avait arpenté les rues des quartiers pour aller à la recherche de quelque objet. Parfois, c’était un autre jour, selon les villes, selon l’endroit où elle se trouvait.

Les trouvailles furent plutôt réjouissantes : une chaise pour s’asseoir ailleurs que parterre, un matelas pour y dormir quelques nuits, une couverture pour se sentir à l’abri du monde un instant.

Dans ces moments de soulagement et de confort instantané, il lui arrivait de penser à la personne qui avait abandonné ses affaires sur le trottoir. Elle s’imaginait un homme ou une femme, leur âge, leur gentillesse. Elle se souvenait de la dernière chaise: son propriétaire devait être plutôt jeune, menant une vie de déplacements, une personne affairée, pressée, qui n’aurait pas eu le temps de s’arrêter pour la regarder et elle-même aurait vu tout juste une paire de chaussures, des pantalons avec un beau pli de repassage ou peut-être une jupe passer devant ses yeux.

Souvent, on voyait des mots écrits sur les objets posés sur le trottoir, des mots comme « utilisable » ou « servez-vous ». Elle le savait, car elle avait appris à lire à Z., ville dans laquelle une amie de route l’avait amenée un jour dans ce grand bâtiment au bord des rails où plus aucun train ne circulait.
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2C’était comme un terrain hors temps.

De toute manière, le temps n’avait que peu d’importance et encore moins, depuis que la régularité des journées destinées au ramassage d’objets de toute sorte n’existaient plus pour des raisons qu’elle ne connaissait pas. Ces moments avaient rythmé ses semaines, l’avaient presque comblée de joie à l’idée de pouvoir se livrer à des activités qui l’arrachaient à sa solitude, offraient la possibilité de faire des nouvelles rencontres, d’avoir des échanges, de s’entraider. Elle y fréquentait même des gens qui ne semblaient pas être de passage. Jamais elle n’avait vu de disputes autour d'un tas d’objets trouvés.

4

On se tenait plutôt les coudes, on partageait, on se donnait des pistes pour savoir dans quelle rue aller par la suite, on se donnait rendez-vous pour bâtir un lieu de vie à la hâte, un domicile éphémère aménagé dans un parc à l’abri de quelques arbres ou sous un pont, si on envisageait de s’installer quelques jours quelque part.

Il lui arrivait de dormir à l’abri d’un arrêt de bus, de passer la nuit sur un banc avant de repartir ailleurs, avant de chercher quelque chose de mangeable, avant de tendre la main dans l’espoir de quelque argent dans l’espoir qu’il ne pleuve pas. Elle avait horreur de fouiller les poubelles. Une amie lui avait dit un jour qu’elle prenait des airs de dame bourgeoise. Elles avaient rigolé. Son amie partait chaque matin, emmenant avec elle ses deux enfants trop petits pour rester seuls. Je m’en vais travailler, disaient-elles, sachant qu’elles allaient se retrouver le soir ou dans l’après-midi, quand elles iront apporter leur argent à Zito le banquier comme il se nommait, récoltant l’argent pour le placer à l’abri de la perte ou du vol.

La mendicité est interdite
disait le juge en fermant le dossier devant soi
La mendicité est interdite
disait le magistrat et rentrait chez soi
La mendicité est interdite
disait l’homme et téléphonait à la police
La mendicité est interdite
disaient les policiers et amenaient le mendiant au poste
La mendicité est interdite
disait la mère à son enfant qui demanda pourquoi la police avait embarqué l’homme assis sur le pont qui demandait de l’argent
La mendicité est interdite
disait la loi en érigeant la loi pour rendre la ville plus loyale
Ainsi le veut la loi
disait le roi de la jungle
Ainsi le veut la loi
disaient ceux et celle qui l’exécutaient
Ainsi nous aimerions qu’elle soit,
la loi
Ainsi était la loi
disaient les gens qui avaient obéi aux lois
Ainsi le veut la loi :
une loi ne vient jamais seul
disait la loi en se r

Projet de loi : On rappellera donc quelle est la compétence des cantons en matière de répression de la mendicité, dans quel esprit la loi a récemment été modifiée, et ce qu’il faut aujourd’hui faire pour se donner les moyens de lutter contre la mendicité…

Le présent projet de loi : De deux choses l’une :
–          soit le Conseil d’Etat confirme l’appréciation qu’il a lui-même énoncée dans son exposé des motifs, et il applique sur le champ le règlement sur le vagabondage et la mendicité, du 1er novembre 1946 (F 3 25.04), ou adopte un nouveau règlement sur le même sujet, s’il le juge préférable;

Poursuivant la mise à jour du droit genevois (voir points de presse du 3 mars 2011, du 7 avril 2011, du 19 mai 2011 et du 30 juin 2011), le Conseil d'Etat a abrogé le règlement sur le vagabondage et la mendicité, du 1er novembre 1946.
Ce texte se fonde sur l'ancienne loi pénale genevoise, du 20 septembre 1941, qui a été abrogée il y a plusieurs années. Par ailleurs, depuis le 29 janvier 2008, la mendicité est interdite expressément à l'article 11A de la nouvelle loi pénale genevoise, du 17 novembre 2006.

Art. 11A(1) Mendicité
1 Celui qui aura mendié sera puni de l'amende.
2 Si l’auteur organise la mendicité d’autrui ou s’il est accompagné d’une ou plusieurs personnes mineures ou dépendantes, l’amende sera de 2 000 F au moins.

Extrait d’une journée
Je ne sais pas pourquoi ils nous ont poursuivi. Oui, nous étions dans le parc au bord du lac. Oui, j’ai demandé de l’argent à quelqu’un et nous avons vu la voiture de la police. Nous avons eu peur et nous avons couru. Nous avons traversé le grand carrefour. J’ai entendu les moteurs qui accéléraient et aussi la sirène. Nous sommes arrivées dans une petite ruelle, mais elle ne continuait pas. C’est là que la police nous a arrêté. Mes sœurs et moi avons eu très peur. Je ne sais pas combien de temps nous avons été retenues. Il y avait aussi une femme et un homme. Ils voulaient nous aider, mais la police leur a dit de partir. Je ne me rappelle pas de mon âge.

Voix de l’homme : La voiture de la police a traversé le gazon, puis le trottoir. Quand ils ont déclenché la sirène, nous avons pensé qu’un accident grave s’était produit quelque part. C’est alors que nous avons vu courir les trois jeunes filles : la voiture les poursuivait. On aurait dit un film de Starsky and Hutch. Elles ont été arrêtées dans une impasse. La police nous a interdit d’approcher et nous a menacé d’une amende, si nous ne nous éloignions pas.

Extrait d’une autre journée:
Victor Klemperer était philologue et professeur à l’Université technique de Dresde. Il fut repéré comme juif marié à une femme non-juive, une liaison qui allait lui sauver la vie. Victor Klemperer est, entre autres, l’auteur du livre Lingua Tertii Imperii . L’ensemble de ces écrits retrace le processus lent, mais efficace du conditionnement des esprits, en instaurant une loi par-ci, une loi par là, dont le trait commun était la restriction progressive de la permission d’utilisation de l’espace public (achats, enseignement etc.).

Avertissement : Toute analogie à l’intérieur d’une fiction n’implique pas une comparaison des éléments comparés avec la réalité. Néanmoins, la fiction permet la possibilité d’établir des relations, ce qui toutefois demeure sous l’entière responsabilité du lecteur.

Citation :
6
Roms, Sinits, et Yéniches, La « politique tsigane » suisse à l’époque du national-socialisme, p.142

Poème

La mendicité n’est pas la fin de cité la fin de
la cité est inscrite dans une loi qui interdit
la mendicité dans la cité.

Postface :
Cela se passe, cela s’est passé dans le passé, mais le passé pourrait aussi se passer dans le présent, plus concrètement, je - me passerais bien d’un présent qui fait penser au passé qui est en train de se glisser dans le présent.

© Heike Fiedler




 




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