Genfer Kampagne gegen das Bettelgesetz

Elf Autorinnen und Autoren aus Genf und Umgebung lasen am 10. März ihre Texte zur Unterstützung der Petition für die Abschaffung des Gesetzes der Strafbarkeit des Bettelns.

 

Mitwirkende AutorInnen und KünstlerInnen: Alain Bagnoud, Anne Bisang, Agnès-Maritza Boulmer, Miruna Coca-Cozma, Heike Fiedler, Anne Pitteloud, Philippe Rahmy, Sylvain Thévoz, Dominique Ziegler.

Das Genfer Bettelgesetz wurde 2007 vom Grand Conseil beschlossen. Es machte das Betteln zu einer Straftat: Die Polizei muss bettelnde Personen büssen und sie vorübergehend festnehmen, auch in Begleitung ihrer Kinder. Die Minderjährigen werden dem Amt für Kinder- und Jugendschutz übergeben und damit den Eltern entzogen. Von diesen Massnahmen sind vorab die Roma betroffen.

Dank dem Engagement verschiedener Organisationen konnten am 20. April 2012 dem Grossen Rat über 3000 Unterschriften übergeben werden. Sollte dieser die Behandlung auf die lanke Bank schieben, wollen die unterstützenden Organisationen eine Initiative lancieren.

Auf der Website www.mesmrom.org werden unter anderem die Auswirkungen dieses Gesetzes verfolgt. Siehe auch die Website des Europarats www.coe.int/t/dg3/romatravellers/ (Der Europarat fördert die Integration der Roma und Fahrenden.)


Heike Fiedler


… cité

Chaque premier mercredi du mois, elle avait arpenté les rues des quartiers pour aller à la recherche de quelque objet. Parfois, c’était un autre jour, selon les villes, selon l’endroit où elle se trouvait.

Les trouvailles furent plutôt réjouissantes : une chaise pour s’asseoir ailleurs que parterre, un matelas pour y dormir quelques nuits, une couverture pour se sentir à l’abri du monde un instant.

Dans ces moments de soulagement et de confort instantané, il lui arrivait de penser à la personne qui avait abandonné ses affaires sur le trottoir. Elle s’imaginait un homme ou une femme, leur âge, leur gentillesse. Elle se souvenait de la dernière chaise: son propriétaire devait être plutôt jeune, menant une vie de déplacements, une personne affairée, pressée, qui n’aurait pas eu le temps de s’arrêter pour la regarder et elle-même aurait vu tout juste une paire de chaussures, des pantalons avec un beau pli de repassage ou peut-être une jupe passer devant ses yeux.

Souvent, on voyait des mots écrits sur les objets posés sur le trottoir, des mots comme « utilisable » ou « servez-vous ». Elle le savait, car elle avait appris à lire à Z., ville dans laquelle une amie de route l’avait amenée un jour dans ce grand bâtiment au bord des rails où plus aucun train ne circulait.
www.schuel.ch/

2C’était comme un terrain hors temps.

De toute manière, le temps n’avait que peu d’importance et encore moins, depuis que la régularité des journées destinées au ramassage d’objets de toute sorte n’existaient plus pour des raisons qu’elle ne connaissait pas. Ces moments avaient rythmé ses semaines, l’avaient presque comblée de joie à l’idée de pouvoir se livrer à des activités qui l’arrachaient à sa solitude, offraient la possibilité de faire des nouvelles rencontres, d’avoir des échanges, de s’entraider. Elle y fréquentait même des gens qui ne semblaient pas être de passage. Jamais elle n’avait vu de disputes autour d'un tas d’objets trouvés.

4

On se tenait plutôt les coudes, on partageait, on se donnait des pistes pour savoir dans quelle rue aller par la suite, on se donnait rendez-vous pour bâtir un lieu de vie à la hâte, un domicile éphémère aménagé dans un parc à l’abri de quelques arbres ou sous un pont, si on envisageait de s’installer quelques jours quelque part.

Il lui arrivait de dormir à l’abri d’un arrêt de bus, de passer la nuit sur un banc avant de repartir ailleurs, avant de chercher quelque chose de mangeable, avant de tendre la main dans l’espoir de quelque argent dans l’espoir qu’il ne pleuve pas. Elle avait horreur de fouiller les poubelles. Une amie lui avait dit un jour qu’elle prenait des airs de dame bourgeoise. Elles avaient rigolé. Son amie partait chaque matin, emmenant avec elle ses deux enfants trop petits pour rester seuls. Je m’en vais travailler, disaient-elles, sachant qu’elles allaient se retrouver le soir ou dans l’après-midi, quand elles iront apporter leur argent à Zito le banquier comme il se nommait, récoltant l’argent pour le placer à l’abri de la perte ou du vol.

La mendicité est interdite
disait le juge en fermant le dossier devant soi
La mendicité est interdite
disait le magistrat et rentrait chez soi
La mendicité est interdite
disait l’homme et téléphonait à la police
La mendicité est interdite
disaient les policiers et amenaient le mendiant au poste
La mendicité est interdite
disait la mère à son enfant qui demanda pourquoi la police avait embarqué l’homme assis sur le pont qui demandait de l’argent
La mendicité est interdite
disait la loi en érigeant la loi pour rendre la ville plus loyale
Ainsi le veut la loi
disait le roi de la jungle
Ainsi le veut la loi
disaient ceux et celle qui l’exécutaient
Ainsi nous aimerions qu’elle soit,
la loi
Ainsi était la loi
disaient les gens qui avaient obéi aux lois
Ainsi le veut la loi :
une loi ne vient jamais seul
disait la loi en se r

Projet de loi : On rappellera donc quelle est la compétence des cantons en matière de répression de la mendicité, dans quel esprit la loi a récemment été modifiée, et ce qu’il faut aujourd’hui faire pour se donner les moyens de lutter contre la mendicité…

Le présent projet de loi : De deux choses l’une :
–          soit le Conseil d’Etat confirme l’appréciation qu’il a lui-même énoncée dans son exposé des motifs, et il applique sur le champ le règlement sur le vagabondage et la mendicité, du 1er novembre 1946 (F 3 25.04), ou adopte un nouveau règlement sur le même sujet, s’il le juge préférable;

Poursuivant la mise à jour du droit genevois (voir points de presse du 3 mars 2011, du 7 avril 2011, du 19 mai 2011 et du 30 juin 2011), le Conseil d'Etat a abrogé le règlement sur le vagabondage et la mendicité, du 1er novembre 1946.
Ce texte se fonde sur l'ancienne loi pénale genevoise, du 20 septembre 1941, qui a été abrogée il y a plusieurs années. Par ailleurs, depuis le 29 janvier 2008, la mendicité est interdite expressément à l'article 11A de la nouvelle loi pénale genevoise, du 17 novembre 2006.

Art. 11A(1) Mendicité
1 Celui qui aura mendié sera puni de l'amende.
2 Si l’auteur organise la mendicité d’autrui ou s’il est accompagné d’une ou plusieurs personnes mineures ou dépendantes, l’amende sera de 2 000 F au moins.

Extrait d’une journée
Je ne sais pas pourquoi ils nous ont poursuivi. Oui, nous étions dans le parc au bord du lac. Oui, j’ai demandé de l’argent à quelqu’un et nous avons vu la voiture de la police. Nous avons eu peur et nous avons couru. Nous avons traversé le grand carrefour. J’ai entendu les moteurs qui accéléraient et aussi la sirène. Nous sommes arrivées dans une petite ruelle, mais elle ne continuait pas. C’est là que la police nous a arrêté. Mes sœurs et moi avons eu très peur. Je ne sais pas combien de temps nous avons été retenues. Il y avait aussi une femme et un homme. Ils voulaient nous aider, mais la police leur a dit de partir. Je ne me rappelle pas de mon âge.

Voix de l’homme : La voiture de la police a traversé le gazon, puis le trottoir. Quand ils ont déclenché la sirène, nous avons pensé qu’un accident grave s’était produit quelque part. C’est alors que nous avons vu courir les trois jeunes filles : la voiture les poursuivait. On aurait dit un film de Starsky and Hutch. Elles ont été arrêtées dans une impasse. La police nous a interdit d’approcher et nous a menacé d’une amende, si nous ne nous éloignions pas.

Extrait d’une autre journée:
Victor Klemperer était philologue et professeur à l’Université technique de Dresde. Il fut repéré comme juif marié à une femme non-juive, une liaison qui allait lui sauver la vie. Victor Klemperer est, entre autres, l’auteur du livre Lingua Tertii Imperii . L’ensemble de ces écrits retrace le processus lent, mais efficace du conditionnement des esprits, en instaurant une loi par-ci, une loi par là, dont le trait commun était la restriction progressive de la permission d’utilisation de l’espace public (achats, enseignement etc.).

Avertissement : Toute analogie à l’intérieur d’une fiction n’implique pas une comparaison des éléments comparés avec la réalité. Néanmoins, la fiction permet la possibilité d’établir des relations, ce qui toutefois demeure sous l’entière responsabilité du lecteur.

Citation :
6
Roms, Sinits, et Yéniches, La « politique tsigane » suisse à l’époque du national-socialisme, p.142

Poème

La mendicité n’est pas la fin de cité la fin de
la cité est inscrite dans une loi qui interdit
la mendicité dans la cité.

Postface :
Cela se passe, cela s’est passé dans le passé, mais le passé pourrait aussi se passer dans le présent, plus concrètement, je - me passerais bien d’un présent qui fait penser au passé qui est en train de se glisser dans le présent.

© Heike Fiedler




Anne Pitteloud


Vagabondages


Voltaire écrivait: «Le filoutage, le larcin, le vol, étant d'ordinaire le crime des pauvres, et les lois ayant été faites par les riches, ne croyez-vous pas que tous les gouvernements, qui sont entre les mains des riches, doivent commencer par essayer de détruire la mendicité au lieu de guetter les occasions de la livrer aux bourreaux?» C’était il y a à peu près 300 ans.

* * *

Il est planté au milieu de la petite place où les pigeons pullulent et il crie, fièrement. Dans son poing haut levé, il tient une laisse extensible et ses yeux noirs étincellent. Au bout, un petit chien au poil long garde la truffe au sol. Le gamin fait quelques pas et regarde l’animal trottiner, regarde autour de lui et lève encore sa main serrée sur la laisse pour mieux l’exhiber, il crie à nouveau, des mots cette fois, dans une langue inconnue. J’aperçois ma voisine près de la cabine téléphonique et je m’arrête auprès d’elle tandis que l’enfant se met à courir de façon joyeuse et désordonnée. Ses pieds qui frappent le sol font s’envoler les pigeons dans un bruit d’ailes lourdes. «C’est violet violent un pigeon, écrit Cingria que je viens de lire. C’est rose tendre cendré; c’est arsenical et adipeux dans une mendicité qui n’a pas de terme, ni aucun remerciement.» Les cheveux du garçon sont bien coupés autour des oreilles et sa peau mate évoque la fraîcheur lisse d’un abricot, en ce matin d’été. Des passants sourient, d’autres, indifférents, continuent leur chemin pressé et certains froncent les sourcils en voyant sur le banc des jupes larges et colorées, des foulards à fleurs sur des cheveux noirs, des sacs en plastique autour de pieds bruns chaussés de sandales au cuir usé.

«Tsss», siffle une dame qui promène une sorte de basset au museau aplati, en passant devant nous. Ma voisine ne bronche pas.

«C’est votre chien, là-bas?» lui demande la femme.

Elle acquiesce.

«Combien vous a-t-il demandé pour le promener?»

Ma voisine a l’air étonné.  «Il ne m’a rien demandé du tout.»

Une ombre suspicieuse aussitôt obscurcit le front de la femme. «Ces gens n’ont rien à faire ici», dit-elle en plissant les yeux.

Ma voisine hésite. «Vous voulez dire qu’on est trop bien pour eux?»

«Oui, répond l’autre, satisfaite d’avoir été comprise. Ils n’ont qu’à travailler! Et quel désordre, voyez ça! On ne se sent plus en sécurité…»

On regarde le gamin heureux balader le chien et ses six ans sous le soleil de juillet, sur la pelouse encore humide de rosée fraîche, sous le regard vif de sa mère. La femme hausse les épaules d’un air douloureux et s’éloigne.

Chaque matin, quand ma voisine promène son chien, l’enfant accourt vers elle puis fièrement fait le tour du square avec l’animal, me raconte-t-elle. «Sa mère non plus ne m’a jamais demandé d’argent, dit-elle encore. Seulement de lui acheter parfois du shampoing ou de la nourriture, parce qu’ils ont faim, parce qu’ils veulent être propres. Le petit est chaque matin tout frais lavé, je ne sais pas où il dort mais sans doute pas dans la rue. Sa mère m’a fait comprendre avec son mauvais français qu’en septembre, il retournera en Roumanie pour aller à l’école. L’autre soir, je suis intervenue car son mari la frappait, ici, sur ce banc. Il avait bu. Depuis, il m’évite.»

Ma voisine est à la retraite et porte elle aussi d’amples jupes, souvent noires ou même rouges. Elle parle avec tout le quartier, avec tout l’immeuble, et fait à présent un geste amical à la mère de l’enfant. Le petit nous rejoint et son sourire éclate. Il tend la laisse et la main de ma voisine enveloppe la sienne au moment du passage, douce caresse à moitié volontaire. Elle remercie, sourit, et reprend sa promenade, et moi mon chemin en pensant à ce qui dérange l’ordre public.

«Défense de marcher sur la pelouse. Défense de laisser les enfants jouer dans la cour. Défense de mettre des oiseaux et des fleurs aux fenêtres ou d’y suspendre du linge. Défense de laisser circuler les chiens librement. Défense de fumer. Défense de traverser. Colportage et mendicité interdits et passibles de l’amende.»

Ce qui signifie aussi: Défense d’être pauvre. Ou mieux: Défense d’être pauvre, visible et étranger. Ou encore: Défense de faire appel à la générosité d’autrui.

«Génie de la débrouille, génie de la vadrouille», je chantonne en flânant dans ma rue; est-il permis de flâner? Je me demande si le système D ne trahirait pas un amour de l’alphabet et de la déconstruction: la poésie comme triomphe sur les règles et les limites de la grammaire sociale.

J’arrive au marché perdue dans mes pensées, et mon pas se fait plus léger. Des musiciens jouent dans l’une des travées et il me semble soudain que le pouls de la rue bat en cadence, que la lumière est plus vive. Je me balade entre les stands de brocante et les étals de nourriture, sous les arbres chuchotants et les airs d’un accordéon rom miraculeusement joyeux et déchirant. Je me souviens de ce que m’avait dit un sâdhu rencontré en Inde - l’un de ces sages qui ont renoncé aux biens matériels: «Je ne peux manquer de rien puisque le monde est le reflet de ma conscience.» Envers lui la charité est un désir, un bon point dans la balance des karmas. Il est un prince dans le dénuement auquel on remet l’offrande et non l’aumône. Il ne remercie pas mais bénit. Il vaque et divague, l’esprit dans les volutes du cannabis qui ouvre sur le sacré, et travaille à ne pas agir afin de se libérer de la condition humaine. Les sâdhus sont des drogués paresseux et des saints, des poètes libres et insouciants qui prennent des chemins de traverse. La transgression des normes et l’intrépidité désinvolte font partie de leur art de vivre au présent – puisque tracer une voie spirituelle est aussi une aventure.

Une odeur de poulet grillé me tire de ma rêverie et me donne des envies; je me glisse dans la file d’attente qui bat le pavé devant une petite roulotte blanche. Avant moi, une poignée d’amis bavarde avec animation et quand la musique se tait, toutes les têtes se tournent. Deux flics sont en train de verbaliser les musiciens.

«Ça fait du bien quand ça s’arrête», dit le vendeur au milieu de ses fumées odorantes et grasses en tendant au client un lourd sachet blanc. 

L’homme approuve en empochant sa monnaie. «On donne deux francs et ils nous prennent la ville, appel d’air, des milliers d’entre eux déferleront dans nos rues et solliciteront notre assistance, ces paresseux n’ont rien à faire ici.»

Le petit groupe devant moi a bien essayé d’argumenter un peu. Mais il a fini par quitter la file d’attente, dépité, en se retournant quelques fois sur nous avec des visages fermés.

Je suis restée silencieuse. Est-ce qu’on punit les mendiants parce qu’ils nous renvoient l’image de l’une de nos terreurs profondes - celle de se retrouver pauvre, seul et à la rue? Vite, effacer cette image de nos villes, effacer cette possibilité de nos vies! Rayer cette femme agenouillée devant la banque alors qu’on retire 100 francs avec un carré de plastique, biffer cette autre courbée à la sortie du supermarché à laquelle on ne donnera rien non plus parce qu’on a les mains occupées à porter nos sacs lourds de victuailles et qu’on est pressés. On travaille, nous.

Le client est parti lui aussi. J’hésite à faire de même. C’est au tour d’une vieille femme à présent, toute menue, que personne n’avait remarquée au milieu de la petite foule soudain éparpillée. Le foulard rouge noué sur ses cheveux aux mèches grisonnantes, des mitaines sur ses mains sèches, des yeux vifs entourés de rides étoilées qui rient dans son visage. Elle désigne une barquette de pommes de terres rissolées et tend sa paume ouverte dans laquelle reposent trois francs.

«C’est quatre francs, madame, je ne peux pas vous servir», déclare le vendeur avec une sorte de triomphe.

Je sens la colère se réveiller en moi mais n’ose toujours rien dire. La vieille femme ne comprend pas tout de suite et attend la main tendue, une ébauche de sourire aux lèvres. Qu’aurait fait ma voisine? Le marchand hausse la voix en essuyant ses mains sur son tablier blanc, qui laissent dix traces d’un brun chaud et délavé. «Allez ouste, il fait un mouvement de la main, pssst, loin!» Le geste et la menace dans la voix font se recroqueviller le poing, se rétracter le bras et la petite silhouette s’amenuise tout entière avant de glisser de côté.

J’ai demandé au vendeur deux poulets, avec deux barquettes de patates, ainsi qu’une troisième supplémentaire remplie à déborder que je paierai le prix qu’il faudra, je lui dit en le regardant bien droit dans les yeux. Il m’a servie d’un air narquois.

Depuis, chaque fois que je passe devant son kiosque, j’entends sa voix forte et moqueuse. «Ah, voilà la généreuse! On veut toujours sauver le monde?» Et il éclate de rire. J’ai en tête les images des tsiganes de mes livres d’enfance, celles qui me faisaient rêver, diseuses de bonne aventure, liseuses de marc de café, de lignes dans la main, de boules de cristal, tireuses de cartes un perroquet sur l’épaule. Je lui jetterais bien un sort.




Philippe Rahmy


Du partage des richesses

Quelques réflexions sur la mendicité et son interdiction

« Pour moi, sans savoir ce que les pauvres sont à l’état, je sais qu’ils
sont tous mes frères, et que je ne puis, sans une inexcusable
dureté, leur refuser le faible secours qu’ils me demandent. »
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse

Le droit à la mendicité soulève de nombreuses difficultés. L’une tient à la polysémie du terme de « droit » qui désigne aussi bien un ensemble de règles, que la faculté de jouir d’une chose ou d’accomplir une action. Le discours des partisans et des adversaires de la loi dite « loi anti-mendicité » mêlent à dessin ces deux niveaux de compréhension, comme si le débat argumenté était confisqué au profit d’un affrontement plus essentiel entre deux types d’êtres humains incompatibles sur le fond, les uns d’abord attachés aux droits humains, les autres au droit juridique. 

Une plus grande difficulté encore tient à la contradiction interne de la cause à endosser : la mendicité est un mal pour celui qui mendie, il est donc douloureux de vouloir la défendre ; mais interdire la mendicité produit un mal supérieur, en portant atteinte à l’intégrité d’autrui sous prétexte de l’intérêt général, une notion floue dont la plasticité permet une interprétation restrictive ou généreuse, selon l’air du temps. Plus les temps sont durs, plus l’opinion se cherche des boucs émissaires pour exorciser sa peur. Mais notre passé récent nous apprend qu’on ne sort pas d’une crise en s’en prenant aux faibles. La vérité est que personne ne sait comment surmonter une crise d’une telle ampleur. L’Histoire nous rappelle nos échecs, elle ne nous dit pas comment les éviter ; comment arrêter le train de l’enfer une fois qu’il est lancé, une fois que les camps ont été clairement définis, une fois que les discours sont brandis comme des armes ? Comment trouver des mots neufs quand les partis et les médias dominants jouent une musique si connue, ont de tels relents nauséabonds ? Peut-on encore espérer des mots intelligibles, une main tendue, des paroles et des gestes qui sauvent ? 

Quand on parle de « droit à la mendicité », de quel droit parle-t-on ? Est-ce du droit juridique, du droit moral ? Le droit juridique est distinct de l’éthique, il ne se prononce pas sur la valeur des actes. Il distingue les actions autorisées des comportements prohibés. Cette distinction vise à protéger et à faire fructifier les intérêts des individus aux plans public et privé, et à organiser les relations économiques ou politiques des personnes composant la société par l’établissement d’un contrat. Toutefois, les questions récurrentes que pose le droit objectif, l’égalité, la liberté, la sûreté, appelant les réponses pragmatiques dont se nourrit le pacte social, s’inspirent d’une idée plus haute qui établit la vie humaine comme civilisation. Cette idée est celle de justice. L’idéal de justice n’est pas la cuisine des tribunaux. Elle est l’expression du désir de perfection qui pousse les humains à bâtir des temples, à rédiger des lois, indépendamment de la nature des croyances ou des systèmes de droit.

En quoi l’idée de justice concerne-t-elle la mendicité ? La loi juridique et la loi morale s’accordent sur un point : mendier n’est pas une fin en soi. Depuis le Moyen Âge, les mesures adoptées par les états en matière de répression de la mendicité se multiplient, alternant entre soutien aux pauvres, indifférence ou répression. Ces mesures étaient complétées d’un argumentaire hygiéniste et d’un discours moral qui soumettaient la société entière à un devoir d’assistance envers ceux perçus comme menaces pour la santé publique ou comme brebis égarées. Les villes prélevaient une taxe d’aumône, l’église ouvrait des hospices.

La loi genevoise actuelle, en accord avec la plupart des pratiques ou des sensibilités européennes, est l’héritière du durcissement des textes juridiques sur la mendicité du 19ème siècle, où les mesures des états envers les pauvres avaient provoqué la rupture, ou, du moins, une certaine rupture entre partisans de la coercition légale et défenseurs des droits humains. Cette loi s’inscrit dans une longue tradition ayant accouché, en 1330, de l’édit contre « hommes et femmes demeurant oiseux », d’un second édit français extrêmement répressif en 1724, de la loi de 1811 interdisant la mendicité dans le canton de Fribourg, de la déportation des mendiants étrangers hors de Belgique à la même époque, et des lois de Nuremberg.

Sans doute la peur, le pressentiment du pire, sont-ils responsables du vent répressif qui souffle sur nos sociétés. Sans doute qu’en ces temps d’injustice et de colère sociales, ce mot de « mendicité » brille-t-il d’un éclat insupportable, car il nous renvoie à nos propres épreuves, à nos frustrations, à nos luttes journalières ; sans doute la personne que nous voyons assise à demander notre aide, nous est-elle insupportable en raison du renoncement qu’elle porte sur le visage, et que nous refusons d’envisager pour nous-mêmes. Nous qui faisons encore face à l’adversité, nous nous sentons si vulnérables que nous ne sommes plus capables de supporter la vue d’un pauvre. Nous sommes devenus si faibles que nous percevons la faiblesse d’autrui comme un crime et non plus comme l’expression d’une vulnérabilité commune.

Nous savons pourtant qu’il n’existe ni races ni classes d’individus. Nous savons aussi que les circonstances nous mettent régulièrement à genoux, et que chaque être humain se trouve un jour dans la situation de mendier. La naissance et la mort nous livrent corps et âme à une puissance arbitraire et souveraine. Nous nous inclinons devant elle comme le mendiant s’incline devant nous, et comme nous nous traînons tous aux pieds de la tragédie humaine. 

Nous qui avons appris à exercer notre volonté, à travailler, nous qui avons fondé une famille ou qui faisons tout pour ne pas la perdre, quelle que soit notre réussite, nous cherchons des consolations immatérielles, aussi brûlantes et insaisissables que notre angoisse. Nous sommes là, esclaves de nos biens matériels, tirant orgueil de nos talents, hantés par la brièveté de nos vies, à espérer un peu de chaleur humaine, davantage de compréhension, à quémander l’amour.

Il ne viendrait à personne l’idée d’interdire l’espérance qui est la forme solaire de la mendicité.

Quant à la loi criminalisant la mendicité, nous la portons ensemble, partisans et adversaires, comme un signe d’infamie et de ralliement. Nous, citoyens du pays le plus fortuné, nous devisons de la moins mauvaise manière de tourmenter les pauvres. L’interdiction de la mendicité me révolte en raison de la cruauté qu’elle exprime. Le droit de mendier me fait horreur en raison de l’injustice qu’il tolère. Seul doit être défendu droit de ne plus avoir à mendier. Ce droit naîtra du partage des richesses.

Philippe Rahmy

remue.net/spip.php?rubrique201




Sylvain Thévoz


Héros ou Orphelin

Je ne suis pas entré dans ce monde
je n’ai pas été donné du dedans
je suis monté de l’ermitage de pierre de louange
à celui d’esprit de papier
arche de lumière de mésanges
de safran et de pain brisé

J’ai du silence à revendre
je ne cède pas sur un sou
je ne couds pas pour les morts
visions réduites oreilles percées
espace liquide pontons de biais
sorte de transe par là je vais
je m’assieds sur la route

Je marche sur l’eau franchis le porche
rends une pièce ferme la porte
le câble l’ombilical je l’avale par le nœud
je dis mendier
cathédrale transparence mes coups
mes combes mes coquelicots je les contrôle
péridurale je les contourne par le col

J’entends les racines pousser
je les vois glisser sur le sol
le sable recouvre le sommeil
les pilules stérilets les condoms
les cordes l’accident
pour le corps l’assistance la systole
la police est dans le ventre

Le son du hoquet dans la nuit
ma moque ma maman et mes morves  
je suis sale
il faudra ceci pour survivre
cela encore
les angles aigus de la valise
porter je-te en doses diffuses
à bout de bras mantra de vie
la graine le chant sème c’est le nom
un veine-flon ça fait mal mais c’est bon
c’est pour la vie l’hospitalité du pays intérieur

J’ai de l’espace pour passer
j’ai peu de chances de sortir
courser les chevaux dans la neige
sceller les sabots aux collines
carrousels aux fenêtres
je sais y faire
couvrir de paille les yeux ouverts
sparadrap sur le bout du nez
un cancer c’est la fuite et je crève
pronostique de la nuit :
un peu trop vif pour le scalpel
je me mets sous le pont
moi j’en fais pas une maladie
mais le vieux derrière la fenêtre a un regard aigri

Carreaux cassés toit déplacé
singulière cabane de l'esprit
écris le dit dans le silence
descends en rappel par le monde
je dis cela n’est pas pour rire
les doses de gel les crèmes les saucisses crues
ce n’est pas facile la ville l’anonyme
je préfère le foin les myrtilles
les arrosoirs les faons les cabrioles dans les montagnes

L’oiseau raidi dans le ciel
je te le donne
plomb brûlé pour les buses
les renards noirs de la forêt
ma main : territoire pour avancer
dans la mort une main courante
tes canettes de bière tu te les gardes
mets moi une  petite pièce dans la pogne
et tu me quittes

Lier les blocs dans la rivière
les glaces les séracs la lumière
le savon laver sur la pente
les caillots de sang dans le corps
se doucher nu derrière la grange
le courant froid droit dans le cœur
se frotter le dos à la pierre
se rougir le sexe à la paille
le trottoir
sur le ventre de la neige
se frotter les pieds sur le bois
la bête la chanter là
entre les côtes serrer les doigts
tu lis trop de romans regardes toi trop de télé
et tu as peur je le vois à ton corps
à part cela on se ressemble

Sous les décombre trouver la pioche
accoucher l’entier dans le ventre
odeur de trèfles de luzernes
de tartes aux pommes
je suis vivant
je serais os vache ou bien mère mais pas ta chose
Je ne suis pas entré dans ton monde
je ne suis pas né dedans
mais je peux le traverser et te dire bonjour
te sourire si tu le veux.

© Sylvain Thevoz




Dominique Ziegler


En finir avec les pauvres

Maître Sarkozy dans son Fouquet’s perché
Dînait avec ses amis pleins de fric
Mais ne s’étant pas assez bien camouflé
Il se mit à dos l’opinion publique

L’hiver arriva plus tôt que prévu
Malgré l’appui de ses amis requins
Le petit roi se trouva bientôt nu
Et se terra dans sa grotte de magicien

Retiré au fond de son antre secrète
Il consulta ses gothiques grimoires
Il fallait trouver d’efficaces  recettes
Au chapitre des anciens exutoires

Sarko avait déjà trop utilisé
Les Arabes, les jeunes et les Noirs
Mais il vit au détour d’une page écornée
Un vieux plan dont il avait perdu mémoire

Il y avait soixante ans Adolf un grand mage
L’avait conçu puis réalisé
D’accord, le stratagème avait de l’âge
Mais dépoussiéré il pouvait encore marcher

Une population aux traditions étranges
Nomade multiforme insaisissable
Arborait fièrement son unique mélange
Avec une liberté intolérable

Il restait douze millions de tziganes
Gens du voyage qu’importe leur nom
Qui se déplaçaient en caravanes
Par-dessus les règles et les nations

Le coup était tentant, la cible facile
Il prépara la pâte et la farine
Pour rouler dedans le peuple versatile
Et y ajouta un zest de vaseline

« Alors déjà ils ne vivent pas comme nous…,
S’offusqua Nico face aux caméras,
…Mais ce qui suscite vraiment mon courroux 
C’est qu’ils ont une plus belle bagnole que toi !

Oui, apprends donc mon brave citoyen
Que pendant que tu te crèves au turbin
Les manouches non seulement ne glandent rien
Mais s’achètent des voitures de rupin

D’où vient le pognon pour ces carrosseries 
Alors que tu trime pour trois fifrelins ?
Sans doute de tes propres économies…
Les cambriolages sentent toujours le roumain ! »

De retour dans son palais rutilant
Sarko interrogea le sage Guéant
« Que pensez-vous de cette recette d’antan
Est-elle encore adaptée au monde d’à présent ? »

« Ecoutez mon seigneur, fit Guéant le sicaire,
Un demi-million de Roms on brûlé
Dans les chaudrons du mage Hitler
Les braises sont toujours bonnes à souffler »

Sarko rassurée alla jouer au golf
Avec ses amis Arnaud et Bernard
Il leur dit : « Béni soit le mage Adolf
Grâce à lui on est un moment peinard ! »

Non loin de là au comté de Genève
Pleurait doucement un fan de Sarkozy
L’apprenti sorcier Lüscher plein de sève
Voulait imiter l’idole de sa vie

« Je fais du golf, j’ai des copines canons
Je porte une Rolex, j’ai acheté un yacht
Comme lui j’ai des amis riches et cons
Mais j’ai beau faire, je n’arrive pas à sa botte. »

Au même moment le téléphone retentit
C’était un dictateur qui faisait ses valises
« Christian, lui dit-il sans faire de chichi,
J’ai besoin de dollars aussi blancs que tes chemises ! »

Alors que Lüscher cherchait les mallettes
Le téléphone encore une fois retentit
Le fringant Christian stoppa sa course, net.
« Bon sang, se dit-il, si c’était Sarkozy ?! »

« Allos ? », fit-il d’une voix tremblotante
« Adieu ! » entendit-il à l’autre bout du fil
« Alors comment va ?, fit la voix vociférante,
C’est Jornot ton pote de la droite immobile. »

« Justement, cria Lüscher au téléphone,
Faut qu’on se bouge comme mon king Nicolas
Ce que j’aime chez lui c’est sa testostérone
Il faut une droite qui sente sous les bras ! »

« T’as raison on s’encroûte, fit Olivier,
Mais c’est comme ça quand on roule pour les banquiers
Plus besoin de se battre, y a juste qu’à lécher
Au fait cet hiver tu veux venir chez moi à Verbier ? »

« Non,  je veux montrer que j’ai des couilles
Je resterai à Genève pour bien les exposer
Et j’ai encore une série de magouilles
Que je dois finir de camoufler. »

Olivier lui dit : « Quel rapport entre tes burnes
Et ton cabinet d’affaires privées ?
Mais pourquoi cette humeur taciturne
Ce soudain besoin de s’affirmer ? »

« Parce que, répondit Christian Lüscher,
J’ai réfléchi à la marche de la société
J’ai eu une pulsion visionnaire
Entre deux courses de voilier.

Un jour ou l’autre le peuple se réveillera
Plus tard qu’ailleurs je te le concède
Mais il ne fera pas bon être toi ou moi
Le jour ou la révolution succède ! »

Jornot rétorqua : « Je ne vois qu’une chose
Balançons les flics sur la populace
Pour les gueux il suffit d’une bonne dose
De beignes pour remettre les idées en place. »

Mais Lüscher ne l’entendit pas ainsi :
« Olivier, dit-il, tu manques de stratégie
Il faut faire comme ma star Nic Sarkozy
Et détourner l’attention sur les plus petits.

Il faut monter le peuple contre les Roms
Et le souder autour de nos idées
Créer le trouble comme le ver dans la pomme
Et guérir un problème de toute pièce inventé

Présentons des lois débiles sans tarder
Par exemple : amender la mendicité
Un pauvre qui quémande de quoi bouffer
C’est surement qu’il regorge de blé ! »

« Les Genevois sont-ils assez cons pour gober ?,
Fit Olivier par le fumet alléché,
Ma foi ça vaut la peine d’essayer
On gagne des couilles et la stabilité »

Lüscher rebondit alors dans la foulée :
« Oliv, Zappelli est carbonisé
Présente toi comme procureur sans tarder
Demande à Weiss si tu peux y aller. »

« Formidable, fit Ol, les Roms seront coincés
Les flics dans les rues, Rambo à la justice
Il manquerait plus pour compléter
Que tu deviennes leur avocat commis d’office ! »

« Elle est bien bonne, se bidonna Christian,
Remarque s’ils ont de quoi payer…
L’argent n’a pas d’odeur même le gitan
On fait quand même un merveilleux métier.

Alors pour exciter la population
Je commande un article GHI
Un truc bien choc bien gros bien con
Du style : la pleine de Plainpalais envahie !

Les Roms sont partout, même les puces du marché
Ils les ont volés pour faire des élevages
Car les nôtres sont de meilleure qualité
Les commerçants se plaignent de ces sauvages. »

Olivier dit : « Super, moi j’appelle la télé
Un reportage tous les jours hiver comme été
Et puis aussi Le Matin, journal super acéré,
On leur écrit tout, y font que publier. »

« Eh bien, fit Christian, l’affaire est emballée
Entre Orban le hongrois, l’Union européenne
Le régime roumain et Sarko ma divinité
La tziganerie va moins faire des siennes !

On aura contribué à ce progrès
Avec une loi déposée à notre nom
Ce soir je vais me coucher satisfait
Ah excuse, un téléphone du Gabon. »

Olivier percute : «  Si c’est le fils Bongo
Dis-lui qu’il se fasse pas de mouron
Le monde évolue on est tous égaux
Nos Roms vivent autant qu’un nègre du Gabon ! »

Et dans les décharges au bord des villages
Sur les parkings de la périphérie
Moins bien traités que des lapins en cage
Les Roms attendaient qu’on leur montre la sortie

Douze millions d’Européens de troisième zone
A la mortalité infantile la plus élevée
A l’espérance de vie la moins bonne
De notre continent civilisé.




 




© www.kunst-und-politik.ch  |  Impressum  |  Zum Seitenanfang