Philippe Rahmy


Du partage des richesses

Quelques réflexions sur la mendicité et son interdiction

« Pour moi, sans savoir ce que les pauvres sont à l’état, je sais qu’ils
sont tous mes frères, et que je ne puis, sans une inexcusable
dureté, leur refuser le faible secours qu’ils me demandent. »
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse

Le droit à la mendicité soulève de nombreuses difficultés. L’une tient à la polysémie du terme de « droit » qui désigne aussi bien un ensemble de règles, que la faculté de jouir d’une chose ou d’accomplir une action. Le discours des partisans et des adversaires de la loi dite « loi anti-mendicité » mêlent à dessin ces deux niveaux de compréhension, comme si le débat argumenté était confisqué au profit d’un affrontement plus essentiel entre deux types d’êtres humains incompatibles sur le fond, les uns d’abord attachés aux droits humains, les autres au droit juridique. 

Une plus grande difficulté encore tient à la contradiction interne de la cause à endosser : la mendicité est un mal pour celui qui mendie, il est donc douloureux de vouloir la défendre ; mais interdire la mendicité produit un mal supérieur, en portant atteinte à l’intégrité d’autrui sous prétexte de l’intérêt général, une notion floue dont la plasticité permet une interprétation restrictive ou généreuse, selon l’air du temps. Plus les temps sont durs, plus l’opinion se cherche des boucs émissaires pour exorciser sa peur. Mais notre passé récent nous apprend qu’on ne sort pas d’une crise en s’en prenant aux faibles. La vérité est que personne ne sait comment surmonter une crise d’une telle ampleur. L’Histoire nous rappelle nos échecs, elle ne nous dit pas comment les éviter ; comment arrêter le train de l’enfer une fois qu’il est lancé, une fois que les camps ont été clairement définis, une fois que les discours sont brandis comme des armes ? Comment trouver des mots neufs quand les partis et les médias dominants jouent une musique si connue, ont de tels relents nauséabonds ? Peut-on encore espérer des mots intelligibles, une main tendue, des paroles et des gestes qui sauvent ? 

Quand on parle de « droit à la mendicité », de quel droit parle-t-on ? Est-ce du droit juridique, du droit moral ? Le droit juridique est distinct de l’éthique, il ne se prononce pas sur la valeur des actes. Il distingue les actions autorisées des comportements prohibés. Cette distinction vise à protéger et à faire fructifier les intérêts des individus aux plans public et privé, et à organiser les relations économiques ou politiques des personnes composant la société par l’établissement d’un contrat. Toutefois, les questions récurrentes que pose le droit objectif, l’égalité, la liberté, la sûreté, appelant les réponses pragmatiques dont se nourrit le pacte social, s’inspirent d’une idée plus haute qui établit la vie humaine comme civilisation. Cette idée est celle de justice. L’idéal de justice n’est pas la cuisine des tribunaux. Elle est l’expression du désir de perfection qui pousse les humains à bâtir des temples, à rédiger des lois, indépendamment de la nature des croyances ou des systèmes de droit.

En quoi l’idée de justice concerne-t-elle la mendicité ? La loi juridique et la loi morale s’accordent sur un point : mendier n’est pas une fin en soi. Depuis le Moyen Âge, les mesures adoptées par les états en matière de répression de la mendicité se multiplient, alternant entre soutien aux pauvres, indifférence ou répression. Ces mesures étaient complétées d’un argumentaire hygiéniste et d’un discours moral qui soumettaient la société entière à un devoir d’assistance envers ceux perçus comme menaces pour la santé publique ou comme brebis égarées. Les villes prélevaient une taxe d’aumône, l’église ouvrait des hospices.

La loi genevoise actuelle, en accord avec la plupart des pratiques ou des sensibilités européennes, est l’héritière du durcissement des textes juridiques sur la mendicité du 19ème siècle, où les mesures des états envers les pauvres avaient provoqué la rupture, ou, du moins, une certaine rupture entre partisans de la coercition légale et défenseurs des droits humains. Cette loi s’inscrit dans une longue tradition ayant accouché, en 1330, de l’édit contre « hommes et femmes demeurant oiseux », d’un second édit français extrêmement répressif en 1724, de la loi de 1811 interdisant la mendicité dans le canton de Fribourg, de la déportation des mendiants étrangers hors de Belgique à la même époque, et des lois de Nuremberg.

Sans doute la peur, le pressentiment du pire, sont-ils responsables du vent répressif qui souffle sur nos sociétés. Sans doute qu’en ces temps d’injustice et de colère sociales, ce mot de « mendicité » brille-t-il d’un éclat insupportable, car il nous renvoie à nos propres épreuves, à nos frustrations, à nos luttes journalières ; sans doute la personne que nous voyons assise à demander notre aide, nous est-elle insupportable en raison du renoncement qu’elle porte sur le visage, et que nous refusons d’envisager pour nous-mêmes. Nous qui faisons encore face à l’adversité, nous nous sentons si vulnérables que nous ne sommes plus capables de supporter la vue d’un pauvre. Nous sommes devenus si faibles que nous percevons la faiblesse d’autrui comme un crime et non plus comme l’expression d’une vulnérabilité commune.

Nous savons pourtant qu’il n’existe ni races ni classes d’individus. Nous savons aussi que les circonstances nous mettent régulièrement à genoux, et que chaque être humain se trouve un jour dans la situation de mendier. La naissance et la mort nous livrent corps et âme à une puissance arbitraire et souveraine. Nous nous inclinons devant elle comme le mendiant s’incline devant nous, et comme nous nous traînons tous aux pieds de la tragédie humaine. 

Nous qui avons appris à exercer notre volonté, à travailler, nous qui avons fondé une famille ou qui faisons tout pour ne pas la perdre, quelle que soit notre réussite, nous cherchons des consolations immatérielles, aussi brûlantes et insaisissables que notre angoisse. Nous sommes là, esclaves de nos biens matériels, tirant orgueil de nos talents, hantés par la brièveté de nos vies, à espérer un peu de chaleur humaine, davantage de compréhension, à quémander l’amour.

Il ne viendrait à personne l’idée d’interdire l’espérance qui est la forme solaire de la mendicité.

Quant à la loi criminalisant la mendicité, nous la portons ensemble, partisans et adversaires, comme un signe d’infamie et de ralliement. Nous, citoyens du pays le plus fortuné, nous devisons de la moins mauvaise manière de tourmenter les pauvres. L’interdiction de la mendicité me révolte en raison de la cruauté qu’elle exprime. Le droit de mendier me fait horreur en raison de l’injustice qu’il tolère. Seul doit être défendu droit de ne plus avoir à mendier. Ce droit naîtra du partage des richesses.

Philippe Rahmy

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