Projekt Rousseau / Projet Rousseau

Die zahlreichen Aktivitäten rund um das Tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau in der Romandie (z.B. www.rousseau2012.ch ) beschämen die übrige Schweiz, wo der Jahrestag vor 100 Jahren ein großes Thema war, wo aber heute von der Wiederkehr des Geburtstags öffentlich bislang kaum Notiz genommen worden ist.

K+P ruft zu Text- oder Bildbeiträgen auf und wird demnächst hier Aktivitäten zum Rousseau-Jahr anzeigen.


Daniel de Roulet

Rousseau, salaud ou logo

Intervention à Zurich, Theater Neumarkt, 23 juin 2012

« Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. » Du Contrat social, Livre III, Chapitre 6, De la monarchie, (p. 286 classiques Garnier, 3 pages après le début du chapitre)

En France, prenons Louis XVI à la veille de la Révolution, il avait perdu non seulement le sens de la justice, mais une partie de sa raison. En Syrie aujourd’hui, prenons Assad, « un homme élevé pour commander aux autres », impossible qu’il finisse par comprendre les souffrances qu’il fait endurer aux populations civiles.

Quand Rousseau publie Du Contrat social, la royauté est encore triomphante. Il faut avoir du courage intellectuel et physique pour annoncer sa fin. J’aime Rousseau parce qu’il a été un homme de son temps, je veux dire non pas engagé, mais embarqué dans l’Histoire. Et comme la littérature est la fille cadette de l’Histoire, ceux qui l’ont lu en ce temps-là n’ont pas tardé à lui rendre hommage. A Genève où j’habite, ma rue croise la rue Jean-Jacques Rousseau et cette appellation date de 1793, à peine quelques années après la réalisation d’une partie de ses vœux.

Jusqu’au début du vingtième siècle, Rousseau a été pour ses lecteurs et pour ceux qui, sans l’avoir lu, connaissaient son nom, l’homme dont les idées ont permis de liquider ceux qui sont « privés de justice et de raison » parce que, par leur seule naissance, ils se croient autorisés à commander aux autres.

C’est dans cette perspective qu’avait été organisé en 1912, le bicentenaire de sa naissance. Quelle incroyable fête ! On a dansé toute la nuit à chaque carrefour du Quartier latin, on l’a fêté à Zurich comme à Berlin. A Saint-Pétersbourg, on criait son nom. Dans les églises de Londres, on lisait ses pamphlets. A Genève, on a décrété un jour férié, on a décoré sa rue et les fontaines. On l’aimait parce qu’il avait été dans les cœurs de ceux qui ont pris la Bastille, on chantait Vive la Révolution, et les fanfares de sa ville natale entonnaient la Marseillaise, tandis qu’une estrade de cinq cent mètres carrés mettait en valeur son gigantesque buste. Et un académicien français de s’écrier sous les vivats : « L’apparition de Rousseau marque une des dates capitales de l’histoire humaine. »

Et puis il y a eu la cérémonie au Panthéon, mille deux cents musiciens, le Président de la République injurié, la police débordée, les députés apeurés. D’un côté, salves d’artillerie, sonneries de cloches, c’était une formidable passion populaire qui le portait. Mais d’autre part, c’était la haine de ses ennemis, mal remis des phrases assassines qu’il avait eues contre ceux qui accaparent le bien commun, soutiennent les oligarques.
Tout avait commencé dans la banlieue de Paris, fin avril 1912, quand la police avait enfin cerné la dangereuse bande anarchiste qui faisait trembler les banques, la bande à Bonnot. Après une chasse à l’homme à laquelle l’Europe entière avait participé, la voiture jaune de Bonnot avait enfin été repérée. Sa bande et lui étaient retranchés dans un garage périphérique. La police avait pris position et Le Figaro avait invité ses lecteurs à venir participer à l’épisode ultime où justice serait rendue en public. Bonnot et sa bande allaient être exécutés sous les yeux des bourgeois accourus en masse, grâce à des trains spéciaux organisés en toute hâte depuis la capitale.

Des dizaines de milliers de curieux se pressaient donc derrière les cordons policiers pour vivre en direct l’assaut final. Dans cette foule agitée, les uns traitaient Bonnot de crapule, les autres  prétendaient que, s’attaquant aux banques et aux riches, il ne faisait que mettre en pratique les idées de Jean-Jacques. Et comme ce dernier avait mérité la lapidation à Môtiers, Bonnot méritait qu’on l’extermine.

L’assaut a été donné à la dynamite et, dans les décombres, on a retrouvé Bonnot agonisant mais serrant dans sa main vingt feuillets fraîchement écrits expliquant pourquoi il fallait exproprier les riches.

Deux mois plus tard, dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, les Camelots du roi, un groupe d’extrême droite, sont venus perturber la cérémonie en l’honneur de Jean-Jacques. Ils se sont  mêlés au public, se sont levés à tour de rôle pour vociférer : « Rousseau est l’ancêtre de Bonnot ». On sortait le trouble-fête, un autre se levait gesticulant : « Rousseau est un salaud ». On le sortait lui aussi. Plus de trente Camelots du roi se sont manifestés ainsi pour crier des injures. Deux cents ans après la naissance du petit Genevois, ces gens-là ne lui pardonnaient pas d’avoir chassé leurs rois, dénoncé les privilèges.

Comme ils étaient bien décidés à le chasser du Panthéon, il a fallu prendre des mesures, quadriller le Quartier latin pour sa défense, mais ça n’a pas suffi, le Président Fallières lui-même a été chassé par les Camelots du roi et le ministre de l’Intérieur molesté. Finalement l’enthousiasme populaire a eu le dessus malgré quelques échauffourées encore à Montpelier et dans d’autres villes où les Camelots du roi ont traité Jean-Jacques de  « métèque », de « bas larbin » et encore de « salaud ».

En ces jours-là, personne n’a pensé faire de lui un écrivain d’abord, embaumé ente les pages de ses éditions savantes, personne ne l’a traité de passeur, de promeneur, de doux rêveur. Personne n’a mis en doute sa formidable énergie révolutionnaire.

Et nous voilà cent ans plus tard, tous avec à la bouche le verbe de Rousseau. Mais comment se porte-t-elle, la démocratie dont il rêvait ? Je ne prendrai ici qu’un exemple. Comment est élu aujourd’hui dans le canton natal de Rousseau un conseiller d’Etat (Regierungsrat) ? D’abord on enlève le droit de vote à la moitié des gens qui travaillent à Genève. Il y a les frontaliers qui viennent de France et sont renvoyés chaque soir dans leurs dortoirs, il y a ceux qui n’ont trouvé à se loger que dans les cantons voisins mais travaillent à Genève, ensuite bien sûr, tous les  étrangers qui habitent Genève, mais sans droits civiques. Cela donne exactement 232.000 actifs, dont 92.000 étrangers à cela s’ajoutent 25.000 navetteurs suisses non résidants dans le canton. Total 117.000 personnes sans droit de vote à Genève sur 232.000 actifs. En admettant que les actifs se comportent comme les résidants, il reste donc seulement 49,5 % de personnes habilitées à voter pour une élection cantonale. Mais ceux-là, pour toutes sortes de raisons, ne s’intéressent que modérément aux affaires de la cité et, lors des élections de 2009, ils n’étaient que 47 % à voter. Pour l’élection du pouvoir exécutif du canton, seuls 23 % des actifs vont donc voter. Ensuite de quoi, dans le système de la proportionnelle, il suffit en moyenne de 40% des voix pour être élu. Je constate donc qu’un magistrat du Conseil d’Etat, l’est par la volonté de 9,3% de ce que Rousseau appelle le peuple.

Imaginez maintenant qu’une grande entreprise licencie d’un coup tout son personnel. Croit-on vraiment que le Conseil d’Etat se sente concerné ? En fin de comptes, il n’a pas été élu par ces employés-là mais, éventuellement, par moins d’un employé sur dix de chez Serono. C’est tout ce qui reste des principes de Rousseau.

Et nous voilà au tricentenaire de sa naissance. Ils chassent les indignés de nos parcs, ils refusent aux promeneurs l’accès au lac, ils ont remplacé la maison de l’enfance de Rousseau par un Grand magasin qui s’étend au mépris de nos lois. Ils veulent fermer les portes de Genève, une fois de plus. Et l’on voit les descendants des Camelots du roi s’allier à ceux qui firent la révolution en nos murs pour faire dire à Jean-Jacques des choses qu’il n’a jamais dites, sur leur chère identité nationale. Les populistes le sponsorisent à l’île Saint-Pierre, ceux-là même qui le traitaient de salaud ont fait de lui un logo.

Mais nous sommes quelques trouble-fête à le savoir : il a voulu changer le monde, tout n’a pas réussi. Possible que Bonnot l’aie mal compris, mais il va falloir terminer le travail, chasser les oligarques et reprendre la Contrat social. C’est là que je lis cette belle phrase :

« Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne,  l’Etat est déjà près de sa ruine. » Du Contrat social, Livre III chapitre 15, Des députés ou représentants (p. 301 Classiques Garnier, première phrase du chapitre)

Dans cette simple phrase, Rousseau annonce le mal qui mine la démocratie d’aujourd’hui : « ils aiment mieux servir de leur bourse ». C’est-à-dire que nous avons établi une démocratie formelle que nous appelons parlementaire, donc politique. Or on le sait, dès qu’on n’est plus au Parlement mais dans les conseils d’administration, ce n’est plus « un homme, une voix », mais « une action, une voix ». C’est la principale tâche qui nous attend : comment inventer une démocratie économique ? Comment faire pour que ce que Rousseau appelle « service public » ne soit plus au service des seuls actionnaires ?

La bonne nouvelle pour Jean-Jacques, c’est que nous sommes 99% à leur tenir tête, tous infiltrés en leurs réseaux, heureux de pouvoir lui souhaiter, comme il le mérite, un joyeux et turbulent anniversaire.


 

 

 



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